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Sable

Google - depardonEn relisant cet article sur une série de cliché de la France réalisé par Raymond Depardon de 2004 à 2010 et publié dans son «Journal de France» mis en miroir avec les clichés de la « Google Car » que l’on retrouve sur Google Street Map, j’ai repensé à la nouvelle «Le livre de sable» de Jorge Luis Borges et combien elle rejoignait l’interrogation de l’artiste Caroline Delieutraz dans cette œuvre appelée Deux visions  quand elle décidait de confronter le travail de Raymond Depardon et celui de Google.

C’était un volume in-octavo, relié en toile. Il était sans aucun doute passé dans bien des mains. Je l’examinai ; son poids inhabituel me surprit. En haut du dos je lus Holy Writ et en bas Bombay.

— Il doit dater du dix-neuvième siècle, observai-je.

— Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais su, telle fut la réponse.

Je l’ouvris au hasard. Les caractères m’étaient inconnus. Les pages, qui me parurent assez abîmées et d’une pauvre typographie, étaient imprimées sur deux colonnes à la façon d’une bible. Le texte était serré et disposé en versets. A l’angle supérieur des pages figuraient des chiffres arabes. Mon attention fut attirée sur le fait qu’une page paire portait, par exemple, le numéro 40514 et l’impaire, qui suivait, le numéro 999. Je tournai cette page ; au verso la pagination comportait huit chiffres. Elle était ornée d’une petite illustration, comme on en trouve dans les dictionnaires : une ancre dessinée à la plume, comme par la main malhabile d’un enfant.

L’inconnu me dit alors :

— Regardez-la bien. Vous ne la verrez jamais plus. Il y avait comme une menace dans cette affirmation, mais pas dans la voix. Je repérai sa place exacte dans le livre et fermai le volume. Je le rouvris aussitôt. Je cherchai en vain le dessin de l’ancre, page par page. Pour masquer ma surprise, je lui dis :

— Il s’agit d’une version de l’Écriture Sainte dans une des langues hindoues, n’est-ce pas ?

— Non, me répondit-il. Puis, baissant la voix comme pour me confier un secret :

— J’ai acheté ce volume, dit-il, dans un village de la plaine, en échange de quelques roupies et d’une bible. Son possesseur ne savait pas lire. Je suppose qu’il a pris le Livre des Livres pour une amulette. Il appartenait à la caste la plus inférieure ; on ne pouvait, sans contamination, marcher sur son ombre.

Il me dit que son livre s’appelait le Livre de Sable, parce que ni ce livre ni le sable n’ont de commencement ni de fin. Il me demanda de chercher la première page. Je posai ma main gauche sur la couverture et ouvris le volume de mon pouce serré contre l’index. Je m’efforçai en vain : il restait toujours des feuilles entre la couverture et mon pouce. Elles semblaient sourdre du livre.

— Maintenant cherchez la dernière.

Mes tentatives échouèrent de même ; à peine pus-je balbutier d’une voix qui n’était plus ma voix :

— Cela n’est pas possible.

Toujours à voix basse le vendeur de bibles me dit :

— Cela n’est pas possible et pourtant cela est. Le nombre de pages de ce livre est exactement infini. Aucune n’est la première, aucune n’est la dernière. Je ne sais pourquoi elles sont numérotées de cette façon arbitraire. Peut-être pour laisser entendre que les composants d’une série infinie peuvent être numérotés de façon absolument quelconque.

Clic-clac

L'arlequin par Alain Passard

Interprétation visuelle de la recette L’arlequin proposée au restaurant L’Arpège par le chef Alain Passard . (j’ai modifié les couleurs et contrastes)

 

Clic-clac iconoclaste en cuisine

« il faut que les chefs soient au top tous les jours, car il suffit d’une erreur, et elle part sur Internet. »
Citation de Stéphane Riss.

Voici une réflexion, longue, issue de ces histoires de photo dans les restaurants dont on nous rabat les oreilles depuis quelques temps. Rappelons que les photos figent des instants, donc des histoires (description de faits passés) que l’on transforme en icône (des promesses quelque part). Rappelons qu’Internet apporte une hyperfluidité des images (description de faits instantanés et de multiples points de vue) qui peuvent être particulièrement iconoclastes . En espérant que cela apporte un autre regard sur le sujet.

Pourquoi ce chef, un parmi d’autres, est-il mécontent ? Avant tout il est mécontent de se faire voler son droit à raconter son histoire. En clair jusqu’à récemment c’était lui qui nous donnait les clés de compréhension du réel. Il nous expliquait comment nourrir correctement (c’est à dire sainement avec plaisir…etc) en fonction de son savoir-faire accumulé sur des années. Et nous avions plaisir à le croire car l’histoire racontée, par lui ou par ses « critiques » allait correspondre à ce que nous allions vivre.

Or si une histoire raconte des faits passés, lorsque vous vous informez sur un restaurant, l’histoire qui est racontée par le restaurant, le chef voire parfois par un critique gastronomique n’en est plus une, c’est devenu une promesse. La promesse que vous allez revivre à l’identique ou presque l’expérience décrite par celui qui l’a vécu. Et le problème arrive quand la promesse et votre vécu s’éloigne de manière trop importante. Les politiques en savent quelque chose. En clair, si elle est trop éloignée du vécu, vous allez être mécontent et le niveau de mécontentement ira grandissant à mesure que l’écart s’accentuera.

Au passage, on pourra noter que c’est bien ces promesses répétées à longueur de temps qui créent un monde standardisé. On en voit bien les avantages : nous pouvons planifier nos expériences, faire des projections…etc mais on oublie les nombreux inconvénients : pour les clients, aucune surprise, aucune aventure possible, pour le restaurant, une cuisine statique, des équipes stressées et enfin une production alimentaire lissée qui demande une régularité des approvisionnements occasionnant les pressions sur l’écosystème, l’usage intensif de pesticide…etc.

Que se passe-t-il avec Internet ? La promesse qui est proposée par le système des chefs est évaluée en direct et communiquée au « grand public » par le biais des réseaux sociaux . Les nouveaux clients deviennent donc des critiques en puissance capables de mettre des restaurants ou un chef sur la sellette. Et cela provoque une pression évidente dans le système décrit. Je rejette l’argument qui dit qu’un « client » n’est pas un critique gastronomique et donc que sa description de l’expérience n’est pas valable au titre que le client n’apporte en fait que la description de son vécu et n’en fait pas une promesse sur ce que vous vivrez. Le client raconte bien son histoire et rien d’autre là où le critique, à partir d’une ou plusieurs expériences, fait une promesse. Nuance de taille qui clôt ces débats à n’en plus finir me semble-t-il.

Quelles sorties possibles dans cette nouvelle configuration ? Une seule à mon avis : celle d’intégrer la variation de l’expérience dans la manière de raconter le restaurant. Une intégration de la fluctuation, une capacité à accompagner la beauté de l’imprévu au sein de la promesse qui permettra de rester en adéquation avec ce que vivent les critiques mais aussi car c’est eux qui importent, les convives.Et Je dis les convives et pas les clients car ces gens, que le restaurateur accueille chez lui et qu’il régale, sont des participants au sens où il sont impliqués entièrement dans le résultat au même titre qu’un cuisiner.

C’est un changement de paradigme complet. J’en conviens. Celui où l’on sort de la confrontation client-prestataire d’émotion pour retrouver de la proximité et de l’intimité. C’est plus dur car cela signifie un dévoilement de part et d’autre, du cœur, de l’émotion au bout des lèvres.  Mais finalement n’est ce pas pour cela que l’on va au restaurant, pour vivre une fête, une émotion, un échange ?

Pourquoi n’y a t il pas d’autre solution à mon sens ? Tout simplement parce que sinon c’est la standardisation garantie, celle de nos aliments, celle des cuisines, celle du service mais également celle des émotions. Attention elle est en route. Même l’hyper-fluidité des photos en deviendra la proie si nous n’y faisons pas attention. Et ne nous y trompons pas ce n’est pas le client qui le détient mais ceux qui en manipulent les flux par leurs algorithmes.

 

Année 2014

nature

Je me promène dans les champs Je suis dans le Gers pas très loin de Toulouse en France.

C’est la journée, matin ou après-midi, j’ai oublié. Le soleil est éclatant et cet arbre est là. Il ne m’attend pas. Il est. J’utilise le smartphone pour prendre une photo. Je ne sais pas trop ce que ça va donner, je n’arrive pas à voir ce que je prends vraiment, trop de lumière, l’écran est illisible.

Quelques jours plus tard, je reprend l’épreuve. La photo est là, exposée correctement. Je joue avec les paramètres, le sol passe du vert au roux grillé, le soleil jaunit, les nuages se dessinent dans le ciel plus précisément. Je regarde le résultat : Est-ce un arbre mort en plein été ou en dormance pendant l’hiver. J’écris « Nature » sans interrogation. Pourtant je m’interroge. La nature extérieure, ma nature, la tienne toi qui me regarde ?

Qu’est ce que je capte ? L’expérience de la nature environnante ou la complexité entremêlée de cette expérience associée à une édition dans le secret d’une pièce ?

Et en le publiant qu’est ce que j’induis chez toi qui regarde ? Qu’est -ce qui fait qu’au fond de tes entrailles, tu vas voir puis oublier ou voir puis regarder, voire contempler puis selon les déterminismes numériques, d’aujourd’hui, « aimer », « partager » ou « modifier  et republier » à ton tour.

Et pour finir, après ces quelques lignes, peux tu souvent expérimenter une aussi longue période de temps à considérer une image, somme toute banale, en ces temps de flux ?

A toi qui vient de me lire, je te souhaite une bonne année.